11
MAR
2019

Témoignage | « J’ai vécu l’enfer dans ma famille d’accueil »

Toutes les adoptions ne se passent pas comme dans un rêve.

Illustration

Source : Radio Capitole

Dominique, 32 ans, n’avait pas encore 2 ans lorsqu’elle a été placée dans une famille d’accueil. Son père et son frère adoptifs ont tous deux abusé d’elle.

« J’étais à peine née que ma mère biologique, recherchée par la police, m’a confiée à sa mère avant de se rendre.

Comme elle n’allait pas être relâchée tout de suite, différentes instantes judiciaires spécialisées dans la protection des mineurs ont d’abord décidé de me confier à ma grand-mère.

Sauf qu’elle n’était pas prête à s’occuper de moi.

Du coup, j’ai été placée dans une maison d’accueil pour enfants.

Là, les psychologues ont constaté que j’avais du mal à supporter la pression liée à une vie en communauté.

Ils préconisaient un placement en famille.

Après neuf mois, j’ai été recueillie par des parents d’accueil.

Sur les genoux de papa

Mes parents adoptifs avaient trois enfants biologiques: deux filles et un garçon.

Ils avaient également adopté une petite fille un peu plus âgée que moi.

Des années plus tard, ils ont recueilli deux autres garçons.

Lorsque je suis arrivée chez eux, je n’avais pas encore deux ans.

Compte tenu de mon jeune âge, mon père adoptif a pu abuser de moi comme il en avait envie.

Je suis devenue son jouet sexuel.

Lorsque j’étais en deuxième maternelle, j’ai senti que certaines choses que je vivais à la maison n’étaient pas logiques.

Les autres petites filles de mon âge n’étaient pas obligées de s’asseoir sur les genoux de leur papa.

Leurs papas ne s’invitaient pas non plus dans leur lit.

Le mien entrait toutes les nuits dans ma chambre.

Lorsque je m’endormais, j’adoptais même d’étranges poses dans l’espoir d’être délivrée de ses attouchements.

De son côté, ma sœur adoptive subissait les mêmes horreurs.

Il l’obligeait même à être le témoin des souffrances que je subissais.

Parfois, c’était le contraire.

Le pire, c’est qu’en plus d’être abusée par notre père, nous devions subir les attouchements de son fils biologique, de six ans mon aîné.

Dès l’âge de 12 ans, il a suivi les traces de son père.

Contraintes au silence

Quand j’étais petite, je n’avais déjà pas ma langue dans la poche.

À 6 ans, j’ai raconté à ma grand-mère et à l’école ce qui se passait à la maison.

Convaincue que si nous parlions, nous allions nous retrouver à la rue, ma sœur adoptive m’incitait à ne rien dire.

Suite à mes plaintes, le juge de la Jeunesse a ordonné une première enquête.

L’un de ses collaborateurs est venu à la maison.

Il nous a demandé d’expliquer ce qui s’était passé.

Au final, nous n’avons rien osé dire.

Pour nous pousser au silence, mon père nous a emmenées dans une grande gare.

En nous montrant les sans-abris et les vagabonds, il nous a dit que si nous parlions, nous finirions comme eux.

Quand on est enfant, ce genre d’intimidation laisse des traces.

Mon père adoptif était un homme éduqué, mais aussi un beau parleur.

Lorsque nous recevions la visite de professionnels du placement en familles d’accueil, il savait très exactement ce qu’il devait dire pour effacer leurs soupçons.

Il leur expliquait que ma mère était accro à l’héroïne et que ce que je disais n’était pas fiable.

Pendant dix ans, même lorsque j’avais des preuves de ce que j’avançais, personne ne m’a crue.

14 ans et déjà accro

Il était inutile de tenter de dénoncer ce que je subissais à la maison.

Lorsque je disais quelque chose, personne ne me croyait.

Pire: ma mère adoptive – qui était au courant de tout – me punissait deux fois plus.

Elle me répétait à longueur de journée que j’étais une pute.

Devant les services concernés, elle niait tout en bloc.

Lorsque je suis entrée en secondaire, j’ai décidé de me confier au psychologue de l’école.

Ça n’a rien changé.

Je me sentais seule et démunie.

J’ai commencé à prendre de la drogue et des médicaments.

À 14 ans, j’étais déjà dépendante à l’herbe, au speed, à la cocaïne…

J’avais tellement besoin de m’étourdir que j’utilisais toutes les substances qui me tombaient sous la main.

« Cette p… est enceinte! »

Adolescente, je n’ai jamais reçu d’éducation sexuelle.

À la maison, forcément, le sujet était tabou.

Je n’avais aucune idée de la manière dont on s’y prend pour faire un bébé.

À l’école, lorsque les profs annonçaient une journée sur ce thème, mes parents faisaient en sorte de me garder à la maison.

À l’âge de 15 ans, j’ai tout à coup commencé à vomir tous les matins.

Je pense que ma mère adoptive avait déjà des soupçons.

Quelques jours plus tard, elle est entrée dans ma chambre et forcée à uriner dans un verre.

Je lui ai dit que je ne comprenais pas ce qu’elle voulait.

Je l’ai vue sortir une bandelette blanche d’une boîte et la glisser dans le verre.

Tout de suite après, elle s’est mise à crier et à s’agiter.

‘Cette p… est enceinte!’

Elle répétait cette phrase en boucle.

Moi qui ne savais même pas comment on faisait un enfant…

J’avais bien un copain, mais tout ce qu’on faisait, c’était se tenir la main et s’embrasser sur la joue.

Une semaine plus tard, je me suis retrouvée dans le cabinet du médecin avec mes parents.

Quand ma mère adoptive lui a expliqué que j’étais enceinte de mon copain, il m’a dit qu’il fallait que nous discutions de ce que je voulais faire de cet enfant.

J’avoue que je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivait ni ce qu’on attendait de moi.

Une semaine plus tard, mes parents m’ont conduite dans une clinique spécialisée en avortements.

En me tenant fermement la main, ma mère m’a chuchoté que cette interruption de grossesse, je l’avais bien méritée.

Après l’intervention, j’étais censée ne pas avoir de relation sexuelle pendant deux semaines.

Mon père n’en a évidemment pas tenu compte.

Il a recommencé à abuser de moi le soir-même.

Des excuses et un bouquet de fleurs

Suite à cet avortement, j’ai mis tout en œuvre pour sauver ma peau.

À 16 ans, j’ai quitté la maison pour m’installer avec un homme, neuf ans plus vieux que moi.

Je pensais que ce déménagement me délivrerait définitivement de mon enfer.

C’était sans compter sur mes frères et sœurs.

Ils me manquaient tellement.

Si nous ne sommes pas liés par le sang, tout ce que nous avons traversé comme épreuves nous a rapprochés pour la vie.

Mes parents, je n’avais plus aucune envie de les revoir.

Ma grand-mère n’était pas de cet avis.

Elle estimait que je devais leur être reconnaissante de m’avoir recueillie.

Quand j’ai eu 17 ans, elle m’a obligée à leur présenter mes excuses et à leur envoyer un bouquet de fleurs.

Le pire, c’est que je l’ai fait.

La réponse de mes parents: une tonne de reproches à mon égard.

Ils estimaient aussi que je les avais couverts de honte.

À plusieurs reprises, j’ai tenté de renouer le contact, mais chaque fois que je passais la porte, mon père trouvait le moyen de me caresser les fesses ou de dégrafer mon soutien-gorge.

Ce petit manège a duré jusqu’à mes 21 ans, à la mort de ma mère.

J’avoue que sa disparition m’a soulagée.

Elle m’avait fait tellement souffrir.

Tout ce que j’espérais, c’était qu’elle aille en enfer.

Après son enterrement, je n’ai plus jamais revu ma famille d’accueil.

Flashbacks et cauchemars

Dès mes 18 ans, j’ai régulièrement consulté un psychiatre et un psychologue.

À l’époque, j’étais encore dépendante à la drogue et aux médicaments.

J’ai tout fait pour tirer un trait sur mon passé, mais dès que je décrochais, mes angoisses revenaient au galop.

J’avais des flashbacks horribles.

Toutes les nuits, je faisais aussi des cauchemars atroces.

J’ai fini par faire un burn out.

Heureusement, grâce à une thérapie de groupe, j’ai tout de même réussi à garder la tête hors de l’eau.

Par ce bais, j’ai rencontré d’autres gens qui avaient vécu des expériences similaires à la mienne.

Nous nous soutenions beaucoup.

Ces rencontres m’ont permis de retrouver un peu de force et d’assurance.

Devant la loi

Ces dernières années, les autorités ont durci les peines à l’encontre des abuseurs d’enfants.

Les victimes sont davantage prises en compte.

Obtenir un dédommagement suite à une plainte n’est toutefois pas forcément évident.

Les procédures sont longues.

Chaque fois qu’on décide d’aller plus loin, il faut être prête à répéter son histoire devant la Cour.

Et même lorsque votre récit tient la route, vous n’êtes jamais assurée que votre cause va être entendue ou que vous allez obtenir gain de cause.

Continuer le combat

De 21 à 23 ans, ma vie a été dictée par la colère qui me rongeait.

Au fil du temps, j’ai appris qu’en vouloir à ses agresseurs ne mène à rien.

Juste à se pourrir la vie.

Pour compenser, j’ai commencé à m’investir dans la défense d’autres victimes de violences sexuelles.

J’organise des rencontres et des groupes de discussion.

Et je continue à suivre l’évolution de mon dossier au niveau judiciaire.

Tant que les auteurs ne seront pas punis, je continuerai le combat.

Si je ne le fais pas, je me sentirai tout aussi responsable que les adultes qui, lorsque j’étais adolescente, n’ont rien fait pour me venir en aide. »

Texte: Marijke Clabots et Marie Honnay.

Source : Radio Capitole

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